De l'enfance et des douleurs d'écrire
Traduction de: Jomâa souissi
1- De l'enfance :
Je suis né le 13 août 1961, à «Henchir Aïchoun », un petit village du nord de la Tunisie...
J'ai grandi dans une famille pauvre, et vécu dans une petite maison perdue au pied d'une montagne où poussaient des chênes, des pins et des eucalyptus…
Notre village était privé d'école, de routes goudronnées, d'électricité, et d'eau courante…
Nous devions -nous les enfants- parcourir de bien longues distances, à travers des sentiers rudes et caillouteux, pour atteindre la première école, où j'ai passé mes six années d'études primaires…
Nous devions accompagner les femmes qui allaient puiser de l'eau dans une source lointaine et tarie…
Les dimanches et les jours des vacances, nous devions nous transformer en pâtres pour garder les troupeaux de chèvres des assauts des loups, toujours plus astucieux que nous !
Nous ne devions rêver ni de jouets, ni de cadeaux, ni de beaux vêtements…
En guise de jouets, nous n'avions que de l'argile, que nous modelions en diverses formes que nous appelions voitures, avions et oiseaux… Des haillons bien enroulés nous servaient de ballons, derrière les quels nous passions le plus clair de nos journées, légers, pieds nus… et de bâtons, nous faisons des chevaux de course, que nous chevauchions à perdre haleine ! ! !
Les vêtements, c'était l'héritage de l'aîné au junior, puis du junior au cadet…
Quant aux cadeaux, nous n'en avions tout simplement pas…
Nous devions mûrir avant l'âge !
2- De l'écriture :
Au cours de l'année 1973, au début de l'automne, j'ai dû suivre mes parents à Mateur. C'est là, que j'ai accompli mes études secondaires et où j'ai fait la connaissance de quelques filles, qu'il m'a semblé avoir toutes aimées . Et c'est pour les beaux yeux de ces filles, que j'ai fait mes premiers gribouillis que j'ai appelés : poésie.
Ces gribouillis avaient alors la forme de lettres adressées à de jeunes filles que j'adorais.
Dans la plus part de mes lettres, je faisais recours à la poésie pour exprimer ce que je sentais. Mais lorsque l'amour devint insurmontable, et lorsque la poésie des autres ne me contentait plus, je recourais à ma propre souffrance, pour écrire mon poème… mon poème à moi.
Ainsi, commença ma relation avec l'écriture : j'écrivais pour me satisfaire, pour exprimer des sentiments futiles, momentanés et personnels…
Aujourd'hui, «je ne distingue plus l'écriture de la vie », comme l'a bien dit Néguib Mahfouz.
A présent, j'écris pour réaliser un équilibre intérieur, que je sais d'avance, irréalisable… J'écris pour vaincre une fausse sérénité, qui, parfois, s'empare de moi.
J'écris pour que la loi de l'incertitude triomphe, car l'écriture, à mon avis, ne peut-être que pratique d'incertitude…
J'écris en définitive, pour être…
3- Du poème :
Seul, le texte imprégné de l'ardeur de la vie peut accéder à l'éternité. Quant au texte neutre, il naît froid, fade, et impuissant… et si le poème ne réussit pas à laisser son lecteur se confronter à un quelconque étonnement, à un dilemme, à une brûlure, à un choc ou à une excitation, il est nul et non avenu.
A mon sens, écriture et sérénité sont incompatible, car la sérénité, comme le dit Lev Tolstoï, "n'est que la mesquinerie de l'esprit"...
L'humilité et la fidélité à un monde unique d'écriture, ne peuvent prêter vie à une grande littérature. L'instabilité… l'incertitude… les brisures de l'âme dont les tourments perpétuels t'assaillent, froids comme la peau d'une vipère : tels sont l'alphabet de la vie, l'alphabet de l'écriture…
Le débat concernant ce "retour en force" du poème versifié et ses significations possibles, ne m'a jamais intéressé. Et pour être franc, je déclare que cela n'a aucune importance pour moi. J'ai écrit et j'écris encore le poème versifié. De même, j'ai écrit, et j'écris encore la poésie libre et le poème en prose…
Mon souci, fut toujours la poétique du texte et non sa forme.
Définir la poésie à partir de la mesure et de la rime, est superficiel et plat. Car ce n'est en dernière analyse, que définition de la composition et non de la poésie…
A mon sens, un poème réussi, ne tire jamais sa légitimité de sa conformité aux normes de la versification, mais plutôt du fait qu'il serait un projet d'édification d'un univers vierge et d'un nouvel horizon.
Ainsi, le poème véritable est celui qui se démarque des sentiers battus, et tend toujours à contenir la vie avec toutes ses tournures, ses méandres et ses gouffres insondables… c'est le poème qui ne sait que se lancer vers l'avant, peu importe ensuite, s'il est en vers ou en prose…
Lorsque je parle de l'univers vierge du poème, je veux dire que le poète doit rompre avec les modes courants d'expression, qu'il doit éviter les formules figées et les redites, sans pour autant, tomber dans l'hermétisme total ou dans la confusion gratuite.
4- De l'amour :
Elle venait à l'école, avec deux tresses rayonnantes.
Je venais à l'école pour ses deux tresses !
Six années durant, j'allais à l'école pour ses deux tresses.
Depuis trente ans, ses deux tresses sont gravées dans ma mémoire, comme si je les voyais maintenant…
Je me mettais juste derrière ses tresses, et, à l'insu de l'instituteur, je ne manquais pas de les caresser…
Aujourd'hui, trente ans après, j'atteste que sans ces deux tresses, j'aurais été pâtre aux monts de «khémir », marchand ambulant ou chauffeur de moissonneuse dans la canicule estivale du Nord…
Je dois énormément à ces deux tresses : pour elles, j'allais à l'école, et pour ne pas les perdre, je devais réussir chaque année, car rater une année, signifiait pour moi, perdre les tresses à jamais… Maintenant, que j'ai perdu les tresses et me suis perdu, je déclare ce qui suit :
Il faut un grand amour pour qu'on puisse mettre au jour une grande littérature !
Il faut une femme qui porte dans sa main la fertilité et l'éclat de la joie, pour découvrir notre aptitude à vivre et à donner vie à une grande littérature !
5- De la critique :
Pour tout grand texte, il faut un grand critique.
6- De la douleur d'écrire :
J'écris le dernier paragraphe de ce témoignage dimanche matin, 26 mars 2000.
Le dernier poème que j'ai achevé, remonte à huit mois… et tout au long de ces huit mois, j'ai tenté d'écrire un autre poème… un poème qui serait différent de tout ce que j'ai auparavant écrit… un poème qui m'écrit… un poème qui me dit… un poème où je puisse me reconnaître, avec tout mon dispersion, ma dissémination et mes douleurs…
Tout au long de ces huit mois, j'ai essayé d'écrire un texte nouveau et différent, mais à chaque fois, ma tentative fut vouée à l'échec. Je m'y attelle à nouveau, mais je me rends compte à la fin, que je ne fais que me répéter, alors, je me hâte de tout déchirer.
Pour échapper à ce cercle infernal, je m'enfuis loin de moi-même, loin de ma plume et je replonge dans la lecture. Mais cette satanée lecture m'a ballotté bien loin : elle me fait amèrement savoir, que tout a été dit.
Parfois, je tombe sur un texte, sur un paragraphe, sur une phrase, et la frayeur me remplit : Comment cet écrivain a-t-il pu dire l'ineffable? Comment a-t-il pu attraper cet instant ? Comment l'a-t-il vécu ? Comment l'a-t-il ainsi formulé pour exprimer exactement ce que je ressens ?
Et je me demande : "qu'est-ce que je pourrai apporter de plus ?" !
Un grand tourment s'empare de moi, je me sens abattu, il ne me reste alors, que fuir et ma plume et mon être et ma lecture.