De la mort et d'autres idioties
Traduction de: Jomâa souissi
Triste je suis…
Triste comme une rivière stagnante…
Triste comme un hier sombre…
Depuis quelques jours, un sentiment étrange s’empare de moi…
Quelque chose en moi me fait ressentir que ma fin est proche.
Hier au soir, au bar "La Rotonde", à Nabeul, au crépuscule, je me suis senti vide comme une maison abandonnée ; et j’ai vu qu’il ne me restait que peu de temps pour mourir.
Peut-être viendra-t-il à l'esprit de certains d'entre-vous que je désire me supprimer. Non, jamais je ne me suiciderai ! Je ne ferais point ce plaisir à personne !
D’autant plus l’idée du suicide ne m’a jamais séduite, Au contraire, j'aime la vie... je l'aime à l'ivresse... j'ai de l'appétit pour ses fruits avec tout mon être...
Il n’est pas juste (c’est ma conviction) qu’un homme décède abandonnant cette vie avec ses femmes ravissantes, ses vins capiteux et ses joies sans limites.
C’est la bêtise même qu’un homme meure laissant derrière soi ce monde, avec son printemps, sa mer, ses nuages, ses bus jamais à l’heure ; avec le café du matin, la promenade du soir au bord de la mer, sous le soleil automnal... Avec la plainte des enfants décriant la futilité des dessins animés sur nos tristes chaînes satellitaires…
Pour toutes ces raisons, je déclare donc : autant j’aime la vie, autant je hais la mort.
Mais, en dépit de tout cet amour, je sens proche ma mort.
* * * *
Dieu, qu’elle est laide cette mort ! !
Me reste encore beaucoup de beaux livres à lire...
Me reste aussi tant de poèmes et d’articles inachevés...
Je dois vite rentrer chez moi ; me reste à achever la lecture de « Le Pauvre d’Assise » de Nikos Kazantzakis dont je n’ai lu que les trois quarts… Je crains qu’on me jette au fond d’une tombe sombre sans pouvoir lire les mémoires de Pablo Neruda et « Ainsi parlait Zarathoustra » de Nietzsche.
Dieu ! Tant de livres dignes d’être lus, mais la vie est si courte !
Quelle horreur !
Sur mon bureau repose « Le Périple de Baldassare », d’Amin Maalouf, cadeau d’une amie française, dont je n’en ai lu également que les trois quarts ; et je dois achever la lecture du reste.
Face à moi, le dernier numéro de la revue Al Karmal. Reposent aussi le recueil de Sâadi Youssef, qu’il m’avait offert avant son retour à Amman… et tant d’autres livres que je dois impérativement lire avant de décéder, sinon à quoi bon mourir ?!
Et puis, quoi ?
Tant de lettres à rédiger : Je dois écrire à l’ami Jihad Darwiche, je dois répondre à une jeune femme du Sud, et je dois, enfin, payer la facture du téléphone…
* * * *
Triste je suis…
Triste comme un fleuve stagnant…
Triste comme un hier sombre…
Et en moi, une soif incurable pour cette vie…
Mais en dépit de tout cela, quelque chose en moi crie que ma fin est proche, très proche. Je hais la mort, mais ne la crains pas...
Seuls les riches sont prédisposés à avoir peur de la mort…
- Mon Dieu ! Si les riches meurent, à qui abandonneront ils leurs villas luxueuses bâties sur les plages ?
A qui abandonneront-ils leurs épouses qui ont eu le pli de les tromper ? Et celles-ci, qui vont-elles tromper après le départ de leurs époux ?
A qui, ces riches, vont-ils léguer leurs énormes compte en banques ?
A qui leurs voitures de luxe et leurs élégantes maîtresses ?!
Encore une fois, je hais la mort, mais ne la crains pas…
J’ignore sous quel visage viendra cette mort, ni quel habit elle briguera...
Peut-être viendra-t-elle sous le visage d’un bison, ou d’un rhinocéros, ou encore d’une mule ?
Peut être viendra-t-elle déguisée dans la défroque d’un enfant ou d’un maraîcher ?
Tout cela n’a guère d’importance ; car, moi, je ne possède pas de maison au bord de la mer. Je ne possède pas de jardin pour lequel je peux m’inquiéter ; et mon compte bancaire (à la Banque de Tunisie, agence de Nabeul) est à sec… Seulement, je manquerai énormément de la lumière du soleil après ma mort… Me manqueront les rencontres avec mes amis que j’aime et qui m’aiment en retour...
Me manqueront également les ravissantes soirées en compagnie des sublimes de mes amis… Je manquerai aussi des chevilles d’une fille tant aimée jadis et je crains de mourir avec au cœur quelque chose de ses deux chevilles (que j’ai chevillées à l’âme) !
J’ai lu dans un livre de Kazantzakis qu’un moine avait creusé sa propre tombe dans les rochers.
Des jours durant, il ouvrageait les rochers avec sa pioche jusqu’à ce que le tombeau fût prêt. Puis, il a préparé l’épitaphe...
Là-dessus, Il a écrit : « Ô, toi la mort, je ne te crains pas... Et pourquoi te craindre vieille menteuse ? Tu n’es qu’une mule ; je te chevaucherai et te laisserai me ramener vers le Seigneur.»
Moi aussi, bien que je déteste la mort, je ne la crains nullement ; c’est pourquoi je n’ai pas préparé de tombe, et peu importe si je serai enterré à Mateur, à Nabeul, aux abysses de la mer, ou n’importe où…
Peu m’importe aussi si je vais avoir une tombe personnalisée avec une épitaphe portant mon nom. Tout cela ne sont que des rituels qui ne m’intéressent guère…
Je sais pertinemment que nombreux de ceux qui ne m’ont jamais connu, de ceux qui n’ont entretenu avec moi aucun lien d’amitié, de ceux avec qui je n’ai jamais partagé la plus petite olive, je sais –dis-je- qu’ils vont tous déclarer leur profonde, très profonde amitié envers moi, une fois sûrs que j’aurai définitivement avalé mon bulletin de naissance…
Je sais bien que nombreux, parmi ceux qui ne m’ont jamais aimé, vont concourir dans l’éloge de mes qualités (pourtant minimes, s’ils le savaient) et ils iront loin dans l’éloge de mes vertueuses qualités morales (qui ne sont pas toujours ainsi).
Je sais aussi que de multiples critiques –une fois ma dépouille ensevelie sous terre, dans ma tombe étroite- plongeront dans la lecture de mes œuvres et iront très loin dans leurs analyses et dissections. Ils se souviendront après tant d’oubli, qu’un poète est passé par là... et ils écriront…
Ils écriront des mots obscurs, des mots hésitants, des mots sans vie ; parce qu’ils écriront non pas autant par amour de la poésie, mais pour célébrer la mort. Leurs écrits seront une course stupide derrière les deniers qui leur seront versés en guise de récompense pour ces mêmes écrits fatigués…
Je sais aussi, et cela m’indiffère, que de nombreuses villes se disputeront le privilège de célébrer ma mémoire où seront invités mes enfants et peut-être bien ma femme pour qu’ils soient tous un fragment de cette mosaïque commémorative dont, souvent, les architectes sont un ramassis de menteurs, d’âmes viles et de tartuffes appointés…
Que ma femme sache q’elle est répudiée si elle accepte de s’investir dans ce genre de complots futiles et que mes enfants sachent, de leur côté, que je leur briserai le crâne, même en étant dans ma tombe, s’ils acceptent de faire partie de cette comédie mal réalisée…
Je sais également que de nombreux animateurs radio et journalistes, rediffuseront, re-sortis de leurs archives, des poèmes et interview contre quoi je n’aurai pas touché ne serait-ce l’équivalent d’une tranche de pain…
Je sais tout cela, et même pire. Je pense ainsi de mon droit de déclarer maintenant que tous ces mensonges ne sauraient m’embobiner et que je les dénonce tous à la base.
Personne donc n’a le droit de m’importuner dans ma tombe. Là-bas je serai occupé à faire d’autres choses, des choses sans doute plus importantes que tout ce que font ces renégats…